01/04/2025
Le jazz a vu le jour dans un chaos socioculturel vibrant, celui de La Nouvelle-Orléans au tournant du XXe siècle. C’est ici que des fanfares militaires européanisées rencontrèrent les rythmes africains, transportés depuis les plantations et réinventés dans les communautés afro-américaines. Ces fanfares — omniprésentes dans les parades, les enterrements ou les célébrations populaires — s’appuyaient sur un ensemble assez standardisé d’instruments : cuivres, bois et percussions. Et c’est précisément dans cette constellation d’instruments de parade que se trouve l’ADN du premier jazz.
Aucun instrument ne semble incarner aussi puissamment l’esprit du jazz naissant que la corne, et plus précisément, les instruments cuivreux tels que la trompette ou le cornet. Louis Armstrong, par exemple, a sculpté sa légende sur cet instrument. Les cuivres, dérivés des fanfares militaires européennes, permettaient des lignes mélodiques audacieuses tout en supportant l'improvisation.
Si les cuivres donnaient de la puissance, ce sont les instruments à bois qui ajoutaient l’élégance et la virtuosité. Le clarinettiste était souvent l’un des personnages clés dans les premiers ensembles de jazz, élaborant des contre-mélodies rapides et audacieuses autour du thème principal.
Les percussions sont indissociables de l'âme du jazz. La Nouvelle-Orléans héritait ici des traditions africaines, où le rythme était pensé comme une force communautaire. La batterie n’existait pas encore telle que nous la connaissons aujourd’hui (elle naîtra dans les années 1920), mais les musiciens utilisaient une multitude de percussions bricolées ou issues des fanfares :
Le piano est peut-être l’un des instruments qui a le plus rapidement trouvé sa place dans la sphère jazz. Influencé par le ragtime et des pianistes comme Scott Joplin, cet instrument apportait un équilibre harmonique. Dans un cadre où le jazz s’enrichit des traditions du stride piano ou des basses marchantes, il devient rapidement un pont entre les musiques savantes et populaires.
Si les bois et cuivres dominent souvent dans les récits historiques du jazz naissant, les cordes ne sont pas en reste. Les banjos, très présents dans les premiers jazz bands, jouaient un rôle similaire à celui de la guitare plus tard : ils rythmaient et donnaient une structure harmonique. Popularisé par des figures comme Johnny St. Cyr, le banjo disparaîtra progressivement au profit de la guitare dans les années suivantes. Quant à la contrebasse, elle faisait ses débuts dans les orchestres plus étoffés.
Un aspect souvent oublié des débuts du jazz, c’est la dimension de débrouillardise. Beaucoup d’instruments n’étaient tout simplement pas fabriqués pour la musique jazz. Les musiciens, particulièrement dans les milieux afro-américains défavorisés, adaptaient ce qu’ils avaient sous la main : des washboards devenaient des caisses de percussion, et des kazoo, souvent fabriqués artisanalement, remplaçaient des bois pour certaines sonorités. Cette aptitude à transformer l’ordinaire pour en faire de l’extraordinaire est en soi un témoignage puissant de l’esprit inventif du jazz.
Le jazz des origines était par définition un espace multi-instrumental. Ce qui frappe, c’est à quel point cette musique était façonnée par la diversité : elle synthétisait des éléments musicaux venus des États-Unis, de l’Afrique, de l’Europe et bien au-delà. Chaque instrument apportait une pièce unique à cet ensemble polyphonique. On ne peut pas réduire le jazz à un simple instrument, car il était dès ses débuts une célébration de la multiplicité et de l’interaction.
Pour mieux saisir l’impact de ces instruments, il est utile de parler des interprètes emblématiques :
En l’espace de quelques années, le visage et les instruments du jazz évoluent rapidement : avec les big bands et le swing des années 1920-1930, une batterie moderne prend forme, tandis que la guitare remplace progressivement le banjo à la section rythmique. Dans le bebop qui suivra, l’individualisme instrumental devient encore plus prononcé, chaque instrument se voyant attribuer une identité nouvelle.
Mais les premiers instruments que nous avons explorés ici restent, aujourd’hui encore, au cœur de l’histoire vivante du jazz. La richesse de ce qu’ils ont permis à cette musique naissante n’a jamais cessé d’inspirer et de réinventer l’art intemporel de l’improvisation. Alors, la prochaine fois qu’une trompette déchirante ou une clarinette agile vous transporte, souvenez-vous que ces instruments sont les témoins d’une époque où tout a commencé – et qu’ils portent en eux cette mémoire sonore.